Association pour le développement et l'échange des pratiques de Taijiquan (Tai Chi Chuan), Qi gong (Chi Gong), en Dordogne Périgord et en France.

Taiji au lycée

1991/2011 : Vingt ans de taichichuan lycéen par J.J. Sagot

Les débuts du taichi à l’éducation nationale furent très expérimentaux. Professeur d’EPS au collège de Vergt, une bourgade rurale de Dordogne, j’avais toute latitude pour tester les quelques exercices que je venais de découvrir dans mon apprentissage personnel. Dès 1988, je proposais un atelier entre 12 et 14h où les collégiens pouvaient venir librement. L’apprentissage de la forme Cheng Man Ching, dans une version raccourcie, eut un succès immédiat, autant que les jeux à deux, inspirés du tuishou. La pratique quotidienne, dans un cadre champêtre, avait l’assentiment de tous, et quelques professeurs se joignirent à la bande.

En 1991, je fus affecté au tout neuf Lycée Jay de Beaufort, en centre ville de Périgueux. Aucune installation sportive, mais une équipe de professeurs chevronnés décidés à être créatifs. Sous la bienveillance de Jean Pierre Chavaneau, proviseur éclairé, nous innovions : journées décentralisées en gîte rural avec activités de plein air et improvisation de vie de groupe, une éducation physique sortant de son cadre étriqué : natation sous-marine, roller, tir à l’arc, escalade, danse rock, improvisation théâtrale, les nouveautés fusaient. Le taichi s’est imposé naturellement dans ce cadre accueillant. Chaque classe qui m’était attribuée put bénéficier chaque année d’un trimestre complet de taichichuan. Les séances de tuishou y étaient très prisées. J’ouvris également mes cours à la découverte d’autres activités, en embarquant mes élèves hors éducation nationale pour des séances d’initiation au yoga, au karaté, à l’aïkido, grâce au concours de mes amis professeurs ès qualité.

Ayant importé mes ateliers libres, ceux-ci furent rapidement institutionnalisés et la réforme de l’EPS les transforma tout naturellement en activité optionnelle. Je dus bâtir un cadre général à mon enseignement conforme aux exigences institutionnelles. Progressions, référentiels d’évaluation, tout fut couché noir sur blanc et la conjonction des appuis du proviseur J.E. Dunant et de l’inspectrice pédagogique A. Roques permit d’accoucher d’une option taichichuan au baccalauréat, unique en son genre. Depuis lors, cette option fut reconduite sans problème jusqu’à mon départ à la retraite en 2011.

Les aléas de l’éducation nationale me conduisirent vers une nouvelle affectation, en 1997, au Lycée Laure Gatet, toujours à Périgueux, où je m’installai, mon taichi sous le bras. Je terminais l’option à Jay de Beaufort pour la recréer à Laure Gatet. Il me fallut convaincre collègues et nouveau proviseur, et ce fut plus difficile. Mais ma détermination entraîna petit à petit l’adhésion de la plupart d’entre eux. Il faut dire que le taichi semblait bien mystérieux aux yeux de beaucoup, en particulier dans le monde de l’éducation physique arc-bouté sur les activités proprement sportives. Les titres de champions de France ramenés par les jeunes lycéens des championnats fédéraux, même s’ils devraient être minimisés par rapport au contexte, furent déterminants. Professeur principal dans la classe de seconde option théâtre, la connivence avec mes collègues de lettres-théâtre conféra une nouvelle légitimité au taichi lycéen, nombre d’élèves jonglant entre art expressif et art corporel interne.

Au début des années 2000, mon organisation s’était bien élargie :

Chacune de mes classes avait un trimestre complet dévolu au taichi. Le support était l’apprentissage d’une forme à la petite canne pour les classes de seconde, d’une forme courte rapide de style Yang pour les classes de première, et d’une forme au grand bâton pour les terminales. Chaque séance comportait du travail à deux. A la fin de chaque trimestre, j’organisais des séances d’initiation à la méditation, et, ouvrant mes séances à d’autres élèves que les miens, la salle fut quelquefois trop petite pour accueillir tous les candidats.

Les élèves engagés dans l’option commençaient par une année de seconde comportant une heure et demie de taichi et une heure et demie d’escrime (dirigée par Valérie Galli, membre de l’équipe de France) Puis en première et en terminale, ils consacraient trois heures hebdomadaires au taichichuan : armes, formes rapides, formes lentes, tuishou, applications martiales : la palette était large. Pour le baccalauréat, ils devaient présenter une forme complète à mains nues et une forme avec une arme. Ils étaient également évalués sur une prestation à deux. De plus, l’exigence institutionnelle imposait un entretien basé sur un document produit par l’élève. Un léger flou dans la rédaction du très sérieux Bulletin Officiel de l’Education nationale ne précisait pas que le support de ce dossier devait être un document écrit. Ainsi, ce dossier relatif à la pratique du taichi prit des formes les plus diverses : dessins, peintures, récits oraux, sculptures, mobiles, morceaux de musique, chorégraphies filmées, documents vidéos, jusqu’à une création de mode et un gâteau yin/yang ! (cf. onglet « dossiers d’élèves »)

Dès 1999, j’avais élargi mon offre en proposant trois heures le mercredi après-midi à tous les lycéens de Périgueux dans le cadre de l’UNSS. Ainsi, de très nombreux élèves sont venus à la rencontre de nos pratiques. Venant d’horizons divers, lycées, lycées techniques ou professionnels, ils purent se côtoyer en un brassage social rare à l’éducation nationale.

Les dernières années, j’orientai cette plage horaire un peu plus vers le côté strictement martial, ce qui permit de travailler en profondeur avec des adolescents difficiles.

Les nouvelles directives institutionnelles, en 2005, m’obligèrent à abandonner le grand bâton en terminale pour me couler dans ce qui rentrait dans un cadre baptisé « chorégraphie collective ». Ce qui apparaissait alors comme une contrainte se transforma en bonus supplémentaire : les élèves de terminale, après l’apprentissage au pas de charge d’un enchaînement à l’éventail ou au sabre durent l’introduire dans une chorégraphie libre à plusieurs élèves sur des supports musicaux de leur choix. Les élèves du mercredi prirent la balle au bond et firent glisser leurs longues formes à l’éventail et au grand sabre sur la Messe en ut mineur de Mozart ou les accents d’Era. Je me souviens avec une grande tendresse de ces moments bénis.

Les « aficionados »  du taichi avaient une semaine bien achalandée : 2h de cours en EPS, 3h d’option, 3h d’UNSS : 8h de taichi par semaine au lycée… nous étions devenus une institution dans l’institution.

Je me sentais tellement libre ces dernières années d’enseignement que je tentai un nouveau pari : enseigner le grand sanshou yang, une des techniques les plus longues et les plus complexes du taichichuan à des quasi-débutants. Ce fut encore une réussite, à mon sincère étonnement, et je terminai ces vingt années avec le même enthousiasme, fort de l’idée que les adolescents avaient un potentiel inexploité.

Tout au long de ce parcours, je fus sollicité pour intervenir lors de formations spécifiques : J’animai des journées de formation continue avec comme public des professeurs de toutes matières, éducateurs et responsables. J’intervenais chaque année sur des modules à l’Ecole de Soins infirmiers. Je participais, dans le cadre universitaire, à des formations diplômantes pour des responsables professionnels confrontés à la gestion du stress. Mais ce qui me ravissait, c’était d’expérimenter le taichi avec les tout-petits : une séance hebdomadaire avec des moyennes sections de maternelle pendant tout un trimestre, deux années de suite… et j’en appris plus sur ma discipline, fort certainement, que mes jeunes élèves. Et je continue, l’heure de la retraite passée, en intervenant au niveau de l’école primaire avec bâtons et sabres pour un nouveau public…

Je clos mon parcours avec un sentiment mitigé : d’une part le bonheur d’avoir pu vivre ces années créatives au milieu du monde adolescent, d’autre part la déception de n’avoir pas su convaincre le monde de l’éducation physique que le taichi, et plus largement les arts corporels dit « internes » ainsi que les arts martiaux constituent une réservoir d’une richesse extraordinaire pour la formation des adolescents.

Ma dernière séance eut lieu devant amis, anciens élèves et professeurs, et j’amenais, à mon tour, sur la demande pressante de mes élèves, mon propre« dossier de baccalauréat » : je traçais alors dans la cour un grand jeu de marelle…. De la Terre au Ciel…